Yom Kippour 5771

Chers amis,
La liturgie de Kippour est particulièrement longue, fastueuse pour certains, fastidieuse pour d’autres. A l’occasion de Kippour, plus encore qu’à d’autres occasions, le public de la synagogue se divise en deux catégories : les instruits, ceux qui comprennent l’hébreu et savent apprécier à leur juste valeur la beauté des textes liturgiques et des Piyoutim, ces poèmes liturgiques médiévaux qui ont pour thème les demandes de pardon collectives comme individuelles, et sont familiers avec la signification de cette journée et la place particulière qu’elle occupe dans le cycle de l’année juive. Et puis il y a les autres :
Ceux qui ne sont là qu’un jour par an (ou presque), qui retrouvent vaguement des mélodies entendues pendant l’enfance, s’obligent à patienter quelques heures dans la synagogue en feuilletant le livre de prières.
Ceux qui, venus ou revenus au judaïsme sur le tard, considèrent le fait de lire avec attention toutes les parties de la prière et d’assister à toute la journée à la synagogue comme un exploit, un défi à relever pour obtenir le pardon divin.
Dire cela, c’est décrire un état de fait.
Traditionnellement, les rabbins profitent de cette occasion dans laquelle toute la communauté est réunie pour tancer ceux qui viennent rarement, les « juifs de kippour », et les exhorter à venir plus régulièrement, en usant de persuasion, de culpabilisation parfois, et ce avec un succès assez relatif.
Je me rappelle d’un rabbin de mon enfance, qui ne cessait d’invectiver les gens et de se lamenter sur « notre génération », une génération de mécréants, d’assimilés, d’ignorants, contrairement aux autres générations dans lesquelles croyait-il, la totalité du peuple juif était composée de Tsadikim, de justes méritants, savants, érudits, pieux etc.
Ce n’est que plus tard, en étudiant l’histoire juive, et en me rapprochant du judaïsme Massorti, qui est je le rappelle l’héritier d’un courant philosophique du 19ème siècle que l’on appelle le positivisme historique, que je n’ai compris que les conceptions du rabbin de mon enfance étaient un construction intellectuelle, un mythe vivant et présent dans les discours des rabbins depuis… des générations !
Paradoxalement, ironiquement, nos textes gardent la trace de générations de rabbins, qui à Yom Kippour tancent des générations de juifs de Kippour, en prenant comme exemple la génération précédente !
Par définition, ce mythe dans lequel vivent beaucoup de juifs encore aujourd’hui, est historiquement et objectivement faux.
Depuis les touts débuts du judaïsme, d’aussi loin que remonte l’expérience religieuse, il y a toujours eu parmi la population différents niveaux d’approche, différents expériences du sacré : du saint, quasiment autant que d’histoires individuelles.
Depuis que Kippour existe, il y a des « fanatiques » de Kippour, prêts à endurer douleurs et privations pour réussir la journée, et il y a … des juifs de kippour.
Contrairement à une idée reçue, nous vivons une époque dans laquelle les inégalités quant à l’accès au savoir et au culte sont les moins criantes. Dans les temps les plus reculés, à l’époque du Temple, le savoir et l’exercice du culte était le domaine réservé d’une caste, Cohanim et Levyim, le clergé qui concentrait entre ses mains toutes les prérogatives, l’essentiel du rapport à Dieu.
Le texte que nous lisons à la fin de Moussaf et qui est intitulé SEDER HAAVODA est tiré directement de la Michna, le texte normatif qui nous transmet le plus fidèle témoignage de la façon dont Yom Kippour était célébré au Temple. D’après mon expérience, c’est le passage qui soulève le plus d’interrogation, de surprise, de révolte parfois, particulièrement dans nos communautés Massortis. Particulièrement chez nous, car dans les communautés orthodoxes on le lit en hébreu et bien peu de personnes le comprennent et y font attention, alors que dans la plupart des communautés libérales on a depuis longtemps supprimé ce texte de la liturgie car on le trouve ancien, barbare et inadapté à notre époque éclairée.
De quoi s’agit-il ? Du service du grand-prêtre au Temple le jour de Kippour, depuis sa préparation, physique et spirituelle, la veille au soir jusqu’au lendemain soir en passant par le moment le plus fort, le plus solennel et le plus symbolique : le/les sacrifices particuliers de Yom Kippour, un taureau et deux boucs. Le taureau et le premier bouc étaient sacrifiés par ses soins pendant que le sang de chacun était recueilli dans une coupelle, et le second bouc était emmené et précipité d’une falaise, on l’a appelé plus tard en français le « bouc émissaire ». Ensuite, après que le grand-prêtre soit entré dans l’espace le plus sacré où est censé se trouver la présence divine, et qu’il a déposé de l’encens brûlant derrière le rideau qu’on appelle « Parokhèt », le sang recueilli était aspergé sur le rideau, à 8 reprises, et le grand-prêtre prononçait des formules assez générales sur le pardon et les souhaits de bonne année pour tout le peuple.
Un rituel ancien et barbare !
Connaissant le caractère spirituel de Yom Kippour de nos jours, on ne peut qu’être surpris de (re)découvrir ce rituel ! Et pourtant nous continuons à lire ce cérémonial et à s’y référer, et même pour certains à souhaiter son retour !
Je ne vais évidemment pas m’arrêter sur chacun des aspects de ce rituel antique, sur le taureau dont la présence est censée expier le veau d’or, sur les deux boucs qui sont dans la Torah le sacrifice expiatoire par définition, arrêtons nous seulement sur un aspect, celui de l’aspersion du sang sur le rideau du Kodech Hakodachim (il y avait en fait deux rideaux-détail) lorsque le grand prêtre avait déposé l’encens dans la pièce derrière le rideau, l’espace s’emplissait de fumée et le peuple, tenu à bonne distance, voyait la fumée sortir de derrière le rideau. Dans une culture, une religion dans laquelle il est totalement interdit de représenter la divinité, à fortiori Dieu dans un état d’esprit ou une humeur particulière, comment représenter la colère, la fureur divine face aux fautes commises durant l’année ? Par ce « stratagème », ce spectacle d’effets spéciaux primitifs, dans lequel tout le monde voit le grand prêtre entrer avec dans ses mains le charbon et l’encens, et peu après le peuple feint d’entrevoir la colère divine qui ne s’apaise, ne se calme qu’avec le sang des sacrifices projeté devant lui.
Quel est le rapport avec la division du peuple en deux parties ?
La cérémonie telle qu’elle se pratiquait au Temple est l’exemple type de ce qui peut se passer lorsque la majorité du peuple est tenu dans l’ignorance, et le clergé doit produire une espèce de spectacle visuel pour faire passer le message.
Dès la fin du second temple les témoignages montrent que la façon dont le cérémonial se déroulait ne convenait plus au peuple juif. Peut-être que le peuple était prêt à résister aux gros bouleversements qui se préparaient. Suivant un axiome talmudique, qui veut qu’on ne fasse subir à quelqu’un que des épreuves qu’il est capable d’affronter, la destruction du temple est-elle intervenue au moment o% le peuple était suffisamment armé moralement, intellectuellement et psychologiquement pour vivre le passage d’une vision sensible à une perception totalement abstraite de l’expérience religieuse.
OUNECHALMA PARIM SFATENOU
Les taureaux et boucs se sont transformés en poèmes liturgiques, dont nous enverrons les messages d’apaisement contre… le rideau que nous aurons bientôt, fort heureusement, il n’y a plus de grand-prêtre, mais la prêtrise, charge héréditaire, a été remplacée par le savoir, que l’on peut à notre époque, acquérir de façon entièrement démocratique, que l’on soit homme, femme, enfant, on peut trouver très facilement les moyens d’apprendre et de s’intégrer dans une communauté comme la nôtre, qui a à cœur de donner à chacun un rôle, une place qui lui convient dans le rapport à la sainteté.
Je profite de l’occasion pour faire un appel : pour vous proposer tout au long de l’année une communauté aussi accueillante et ouverte, Maayane Or fonctionne avec une équipe de bénévoles qui s’investissent déjà depuis de nombreuses années et qui ont du mal à tout assumer, il y a trop peu de gens prêts à donner de leur temps et de leur personne pour notre projet commun. Puisse cette nouvelle année voir notre communauté prendre un nouvel élan et atteindre ses objectifs de visibilité et de notoriété dans le paysage juif de la côte d’azur.
Gmar Hatima Tova

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