Réflexions après la "marche de la mémoire" au col de cerise le 9 septembre 2012.


Chers amis,

Quelques mots pour parler de l'actualité de la semaine. Et quand je dis "actualité" je ne dis pas forcément actualité nationale ou internationale, je pense à un évènement local et communautaire auquel j'ai participé, avec quelques autres membres de Maayane Or dimanche dernier, et qui est passé largement inaperçu dans la communauté, je veux parler de la "marche de la mémoire" sur les hauteurs de Saint Martin Vésubie organisée comme chaque année par le comité local "Yad Vachem", en mémoire des familles qui ont fui la France par les montagnes en direction de l'Italie en 1943. Je voudrais profiter de ce soir pour vous livrer quelques unes de mes impressions et les relier à une autre actualité : celle de la paracha de la semaine et des fêtes de Roch Hachana.


Personnellement, c'était la deuxième fois que je participais à cette marche, et comme après la première, je me dis que c'est probablement la célébration autour de la Shoah de la plus grande qualité à laquelle il m'a été donné d'assister.

Vous savez certainement que dans le calendrier les "journées officielles de commémoration" nationales ou internationales se succèdent, ce que je déplore personnellement : entre la journée de libération du camp d'Auschwitz fin janvier, la journée de commémoration de la rafle du Vel d'hiv en juillet, du jour du souvenir des déportés en Avril, et des dizaines voire des centaines de cérémonies locales plus ou moins ponctuelles, nous assistons à une dérive de surdose mémorielle un peu problématique. A Maayane Or nous célébrons le Yom Hashoa officiel fixé par l'état d'Israël en 1953, et uniquement ce jour.

La principale difficulté est de donner un contenu à ces cérémonies officielles. Souvent on a droit à des discours officiels des élus et des responsables communautaires dans lesquels on répète un peu les mêmes choses d'année en année, et on emploie des expressions un peu toutes faites/surfaites : « l'indicible, l'innommable, l'horreur, la barbarie humaine ». Des mots qui perdent peu à peu leur sens tant ils sont galvaudés dans les discours. Des discours plus ou moins intéressants et novateurs, un rabbin de service pour le Yizkor et un kaddich de rigueur, une minute de silence, allumage de quelques bougies… et puis c'est terminé.

En France comme en Israël, on est confronté à la difficulté d'imposer un contenu juif à ces célébrations, un contenu qui se transmette et qui permette d'identifier la fête et son importance. Nous les juifs, ce n'est pas un secret, avons un long savoir faire en ce qui concerne la transmission de la mémoire, et chacune de nos fêtes est associée à un contenu populaire immédiatement identifiable et reconnaissable, porteur d'une multiplicité de sens : le chofar, la pomme et le miel, le jeûne, le loulav, la souka, les bougies, les matsot => symbolique forte facilement transmissible et relativement bien transmise et conservée.

Grande question contemporaine : par quel symbole, quel acte concret allons nous transmettre à nos enfants l'expérience vécue de la Shoah?

- il semble qu'il y ait un consensus assez large autour de l'allumage des 6 bougies pour les 6 millions de victimes
- Tradition très forte et émouvante initiée par le rabbin Daniel Farhi du MJLF : lire un à un les noms des déportés.
- autres tentatives de plus ou moins bon goût et avec plus ou moins de succès : "méguilat Hashoah",  jour de jeûne, marche de la vie, pèlerinage à Auschwitz etc.

Cette marche, donc, est de loin la meilleure façon de "matérialiser" et de "symboliser", de "revivre" les évènements à laquelle j'ai pu assister. Pourquoi ?

1. Ce n'est pas un discours creux de témoignage ou intellectuel, c'est un effort que chacun fait à son rythme et avec ses propres forces.
2. Tous les participants savent très bien pourquoi ils sont là, et pourtant l'atmosphère n'est pas à la tristesse larmoyante.
3. L'effort physique est un excellent moyen d'intégrer et de reproduire sur soi, de "revivre" littéralement un peu de ce que les victimes ont vécu, sans évidemment prétendre "reconstituer" ce qui serait de très mauvais goût.
4. Pas de glorification de la souffrance pour la souffrance, mais sobriété et recueillement.
5. Une fois qu'on est engagé, on a du mal à renoncer.
6. L'effort physique et l'altitude contribue à entrer dans un état second, dans lequel les émotions sont plus sensibles. Quand on marche, surtout en montée, on parle peu, donc on réfléchit beaucoup.
7. L'identification et la comparaison est inévitable et sensible : est-ce que moi j'aurais tenu le coup à l'époque, dans les conditions de leur fuite ? Plusieurs personnes m'ont dit : "et en plus, ce jour là il pleuvait!"

Dimanche dernier, je ne cache pas que j’ai eu un sentiment de frustration à cause du peu de participation de la communauté juive niçoise, qui était sûrement plus occupé par les préparatifs de Roch Hachana que par l’hommage aux disparus.

Ce qui m’a conduit à une réflexion plus générale sur le sens de la préparation aux fêtes de Tichri, et aussi sur la place de la montagne dans la Torah.

La montagne renvoie au personnage de Moché, celui pour qui chaque évènement central de la carrière se fait à la montagne :
- le buisson ardent
- la révélation du Sinaï (Pirké Avot => Moché quibel Torah Misinaï)
- la Théophanie dans la cavité
- la mort de son frère
- son discours final et sa propre mort

La montagne dans la Torah, c’est un lieu de refuge, où l’on peut se cacher des hommes, s’isoler et –parfois- rencontrer Dieu :

- Avraham doit « faire monter » Isaac sur une montagne
- Le Temple est sur une montagne
- Elie se réfugie sur une montagne (=> kol demama daka)
- Rabbi Shimon se cache des romains dans une montagne et y découvre la mystique
- Qumran se trouve dans des montagnes proches de la mer morte

On pourrait encore développer mais le principe est compris : la montagne est le lieu où l’on monte pour s’isoler, se cacher, éviter les autres hommes et certains se cachent tellement bien qu’ils y font –parfois- la rencontre de Dieu et de ses manifestations.

N’est-ce pas un des sens des fêtes de fin d’année, au-delà du rapprochement familial (culinaire) et communautaire, de jouer sur la tension, l’équilibre entre le côté festif et social, et le processus de préparation individuelle, d’introspection, de bilan personnel que la tradition nous enjoint de faire ?
Savoir, le temps des fêtes, se couper des autres pour se retrouver seul, isolé, en haut de la montagne. Prendre de la distance, mais pas seulement avec les autres : aussi avec ses habitudes, son confort matériel, ses idées toutes faites, la torpeur, l’inertie du quotidien.

Simplement s’élever.

Prise de distance symbolisée par le chofar, par le son que l’on doit entendre dans un silence total. Allusion chofar – Roch Hachana –ligature d’Isaac.

Tout cela me rappelle une expression politique israélienne, employée par les politiques pour exprimer la real politik : דברים שרואים מכאן לא רואים משם => les choses que l’on voit d’ici, on ne les voit pas de là-bas.

Valable pour tous les rabbins et les dirigeants communautaires !

En-haut, on voit les choses autrement. En cette fin du mois d’Eloul : voyons les choses différemment ! Que chacun quitte son propre confort individualiste pour penser collectif (processus du retour / Téchouva !)

Chabbat chalom

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